mercredi 13 juillet 2011

La fin des navettes


La fin des navettes: et qu'est-ce qu'on fait maintenant?


À l'origine, les navettes devaient trouver leurs remplaçants dans le programme Constellation, lancé en 2005 par l'administration Bush. Le projet comprenait essentiellement un habitacle, Orion, fait pour se placer en orbite, un module lunaire, Altair, et deux fusées de lancement - la «petite» Ares I pour amener des astronautes en orbite basse, et la géante Ares V, pour les gros chargements ou les destinations éloignées.

Or les retards multiples et les dépassements de coûts ont fini par avoir raison de Constellation, dont le président Obama a signé l'arrêt de mort en 2010. Et voici l'Oncle Sam gros Johnny comme devant...

Du moins pour l'instant. Avec les navettes au musée et sans solution de rechange made in USA, la NASA devra à brève échéance sous-traiter à la Russie le transport de ses astronautes vers la Station spatiale internationale (SSI). Le temps de réaliser le plan Obama. Ou d'en changer encore, mais ne jouons pas aux prophètes de malheur...

«La raison [de cet hiatus] est en grande partie économique», estime le postdoctorant en astrophysique de l'Université de Toronto, René Breton. «Il y a un manque de motivation politique. On se demande des fois où sont les résultats scientifiques des vols habités, et pour le commun des mortels, ce n'est pas évident de justifier les sommes investies. Par comparaison, dans les années 70 et 80, les gens se préoccupaient moins des histoires de déficit.»



L'absence de cibles bien précises n'a certainement pas aidé non plus. L'ex-dirigeant de la NASA Michael Griffin le soulignait d'ailleurs dans un discours en mars 2007 : «La stabilité des objectifs est aussi importante que la stabilité du financement. [...] Les gestionnaires doivent pouvoir sacrifier ou reporter l'atteinte de buts secondaires [ce qui] requiert un minimum de cohérence sur ce que doivent être les priorités.»

Or, alors que la priorité des années 60 était claire et n'a jamais changé - compléter l'aller-retour sur la Lune le plus vite possible -, le portrait s'est embrouillé par la suite. Et «quand tu n'as pas de direction ou d'objectifs scientifiques clairs, tu es plus sensible aux fluctuations politiques», commente Yvan Dutil, astrophysicien de formation qui travaille maintenant comme conseiller scientifique à la Chaire en technologies de l'énergie de l'École de technologie supérieure.

Ainsi, les vols habités vers la Lune, pour reprendre cet exemple, ont été complètement abandonnés dans les années 70, pour redevenir la priorité principale dans les années 2000 avec les plans de base lunaire du président Bush fils, plans dont on n'entend plus guère parler depuis que Barack Obama a pris le pouvoir. Accoucher d'un successeur à la navette en pareilles circonstances revient à devoir choisir une arme à feu avant de savoir si on va chasser l'ours ou la gélinotte...

Mars et des astéroïdes

Alors quel est-il, au juste, ce plan Obama?

«La nouvelle donne, c'est qu'on laisse au secteur commercial l'accès à l'orbite basse, parce que c'est une technologie qui est bien connue et qui a commencé à se répandre», dit Gilles Leclerc, directeur général de l'exploration spatiale à l'Agence spatiale canadienne. «Alors la NASA se dit : "Concentrons-nous plutôt sur les développements technologiques plus poussés qui nous permettront d'atteindre les prochaines destinations" Ces prochaines destinations-là ne sont pas encore très claires, mais le but ultime, pour tous les programmes d'exploration au monde, y compris celui du Canada, ça reste la planète Mars.»

Dans un discours prononcé le 1er juillet dernier, l'administrateur en chef de la NASA Charles Bolden disait que ces objectifs «incluent la Lune, des astéroïdes et Mars». Dans son discours d'avril 2010 où il avait énoncé sa politique spatiale, M. Obama n'avait pas parlé de la Lune - qui était la première destination de Constellation -, mais uniquement de visiter un astéroïde en 2025 et d'une mission habitée en orbite autour de Mars au milieu des années 2030, l'atterrissage martien devant venir après.

Le travail fait sur le module Orion sera récupéré - et rebaptisé Multi-Purpose Crew Vehicle. La conception de la fusée qui servira à le lancer semble cependant beaucoup moins avancée, le site de la NASA n'y consacrant même pas une page Web : seulement deux paragraphes, écrits au futur...

Pour ou contre le privé?

En ce qui concerne l'idée de déléguer les vols en basse orbite au privé, elle a évidemment reçu sa part de critiques, provenant notamment de nul autre que Neil Armstrong, premier homme à avoir marché sur la Lune. Le vénérable astronaute estime que l'on ne peut faire confiance qu'à la NASA pour amener des gens là-haut, car seuls ses ingénieurs ont les connaissances qu'il faut. Cette crainte que la sécurité des astronautes serait négligée par le privé, d'abord intéressé par les profits, refait souvent surface.

Mais d'un autre côté, on se dit que si les vols dans l'espace deviennent un jour aussi banals que de prendre l'avion, comme le répète inlassablement Julie Payette, alors l'entrée en scène du privé peut être vue comme un progrès. Et cela peut ouvrir des perspectives intéressantes, disait récemment l'astrophysicien Jaymie Matthews, de l'Université de Colombie-Britannique, au Centre canadien science et médias.

«Avec cette approche de "libre marché", dit-il, nous allons probablement voir plus de diversité. Je crois qu'une des erreurs du programme des navettes était que les États-Unis mettaient tous leurs oeufs dans le même panier spatial. [...] Ils ont abandonné d'autres technologies de propulseur qui étaient bien établies pour se concentrer uniquement sur la navette comme "camionnette spatiale" tout usage. Malheureusement, si impressionnante qu'elle fut, elle ne s'est pas révélée aussi bon marché ni aussi sécuritaire qu'on l'espérait.»

Sur les rangs, la compagnie californienne SpaceX, dirigée par le fondateur de PayPal Elon Musk, semble avoir une petite longueur d'avance. En décembre dernier, en effet, elle a été la première à envoyer une cabine pressurisée en orbite et à la ramener au sol intacte. En d'autres termes : s'il y avait eu des humains à bord, ils auraient fait l'aller-retour dans l'espace sans heurt.

Mais si d'autres compagnies sont sur les rangs, dont Boeing et le milliardaire Robert Bigelow (qui veut assembler des stations spatiales privées!), il n'est pas encore acquis qu'elles parviendront à faire naître le «PPP» sur lequel mise Barack Obama. «Il y a des compagnies qui développent des fusées, mais ça coûte extrêmement cher, dit M. Breton. Ce n'est pas comme si on voulait démarrer une nouvelle marque de voitures demain matin : dans ce cas-là, on sait déjà ce que ça prend [...] pour faire de l'argent. Mais pour le vol spatial, la recette [de la rentabilité] n'est pas aussi bien connue. Si quelqu'un veut faire des fusées privées en ce moment, il n'y a pas beaucoup d'argent à faire.»

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